Composition

Et venant de nulle part… (L’histoire d’une photo)

Comme je l’ai fait parfois précédemment, je vais vous raconter l’histoire de cette photo, vous partager les coulisses et anecdotes de sa réalisation.
J’en profiterai pour décrypter l’image, en ce qui concerne le choix des éléments qui la constituent et la composition.

Cette image est à la fois toute simple et plutôt peu conventionnelle.
Voyez plutôt.

Je vous raconte ?

En balade dans ma nouvelle ville, de retour du marché, je repère cet arbre tout de blanc fleuri.
Arbre en fleur sur ciel bleu, jusque là rien de bien transcendant mais bon, c’est le printemps !… j’essaie donc de considérer ce sujet avec intérêt !!

Mon attirance pour les éléments réputés laids de nos décors me fait remarquer cette double rangée de fils électriques. Je leur trouve un certain potentiel graphique et pense qu’ils peuvent « casser » le côté un peu « cul-cul-la-praline » des « fleufleurs » sur fond azur. Je traverse donc la rue pour me rapprocher de l’arbre et me positionne de côté par rapport aux fils de manière à les placer en biais dans la photo.

Mon image à peine cadrée dans le viseur, j’aperçois comme un « trouble noir » dans le cadre et, pour une fois, je déclenche. Sans réfléchir.
Est-ce que cela vous arrive, à vous aussi, d’hésiter à déclencher, à l’heure du numérique où cela ne coûte rien et alors que personne n’a la moindre intention de se moquer de vos déclenchements intempestifs ? On peut attendre longtemps, n’est-ce pas, par la suite, que se reproduise ce que l’on vient de rater avec notre hésitation, notre réflexion, notre manque de spontanéité photographique !

Cette fois-ci, clac ! J’ai réagi du tac au tac, sans bien savoir ce que cela donnera sur l’image. Hop ! A notre époque, la magie du « développement » dure une demi-seconde, juste le temps d’appuyer sur la touche lecture. Et, surprise, l’oiseau est non seulement dans la boîte, mais, en plus, il est suffisamment gros pour ne pas avoir l’air d’un insecte collé sur l’objectif et présente une posture parfaitement lisible.
Ce placement très près du coin de l’image sort des sentiers battus et crée une composition étonnante !
L’oiseau, à égale distance des bords haut et gauche de la photo (image finale garantie sans recadrage !) complète mon image, lui donne une dynamique et ajoute encore un peu de non-conformisme à mon idée de départ.

 

Cette image tout à fait sans prétention ne trouvera pas place dans les musées mais je lui trouve un certain charme.

ATTRAIT VISUEL
Elle montre l’association de 4 éléments, tous utiles, sans que rien ne vienne perturber le tableau.
Arbre fleuri, ciel bleu, fils électriques et oiseau en vol se complètent bien visuellement. On retrouve du noir dans tous les éléments sauf le fond. La finesse des fils renvoie à celle des branches ; le caractère désordonné des branches s’oppose à la rectitude des cables.

COMPOSITION
Les branches fleuries, placées en bas de la photo semblent s’étirer vers le ciel, tandis que l’oiseau, surgissant tout en haut dans un coin du cadre, se dirige vers le sol.
Notre regard est sans cesse ramené dans l’image par ces éléments, tandis que ma diagonale de fils électriques dynamise la photo, même si elle ne « relie » pas, malheureusement, l’oiseau à l’arbre. Si cela avait été le cas, cependant, le coin en haut à gauche de l’image aurait été bien vide… On ne peut pas tout avoir ! Ainsi, notre regard se déplace en Z ou en L, selon qu’il suit les lignes électriques ou devine le trajet supposé de l’oiseau.

RENDU
La bonne luminosité de départ et le contraste naturel entre fleurs blanches, silhouettes sombres et ciel bleu bien dense m’ont donné un fichier brut très plaisant dès le départ. Je n’ai pas résisté à doper légèrement le contraste tout de même mais le traitement s’est vraiment avéré minimaliste.

PERSONNALITE
La présence assumée des fils électriques et la composition au point fort placé de façon ultra-décentrée dans le coin de l’image font de cette photo aux sujets quotidiens, une image amusante qui sort un peu de l’ordinaire.

Certains n’y trouveront sans doute pas grand intérêt mais d’autres, comme moi, apprécieront peut-être cette photo mi-banale mi-osée ?

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Discussion

9 commentaires pour “Et venant de nulle part… (L’histoire d’une photo)”

  1. Je suis d’accord pour dire que c’est une photo qui ne rentrera pas dans les musées, mais c’est une bonne photo, pour toutes les raisons que tu invoques(on ne peut pas non plus faire des chefs d’oeuvre tout les jours :)).
    J’ajouterai que le hasard a apporté sa petite touche avec laquelle il faut parfois compter, et tu as eu le bon reflex en déclenchant instinctivement, car sans cet oiseau le coin haut/gauche serait resté désespérement vide.

    Personnellement, j’ai parfois connu ce coup de pouce du hasard, mais j’avoue que je n’ai pas la « déclenchite » aigüe et que je réfléchi toujours (trop !?)longtemps avant de prendre une photo, les qq secondes passées à faire le tour du viseur pouvant paraître une éternité. Et je rate parfois ainsi une photo pour avoir trop hésité, surtout quand il y a un élément vivant dans le cadre, qui bouge ou s’envole au moment du déclenchement !
    En fait, ayant derrière moi une longue pratique argentique, le passage au numérique n’a pas fondamentalement modifié ma méthode de travail. Je pense d’ailleur que c’est une bonne pratique, et que l’on a plus de chance de réussir une bonne photo en prenant le temps d’organiser sa composition, plutôt que de compter sur la chance de sortir cette bonne photo d’un lot pris plus ou moins hasardeusement (sauf bien sûr pour les photos de mouvements genre reportage de rue, sports… quoi que !).

    Posté par Francis Goussard | avril 19, 2011, 9:29
  2. J’aime beaucoup ce genre d’article, l’histoire d’une bonne image comme celle-ci est toujours riche d’enseignements, et ton décryptage a le mérite de nous montrer en profondeur pourquoi c’est une bonne image, bien que quotidienne.

    Un jolie illustration de J.S. Mill : « La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard. »

    Posté par Laurent | avril 19, 2011, 15:41
  3. Le seul intérêt de cette photo, est la présence de l’oiseau, sans lui pas de photo!
    D’ailleurs, si tu convertis ton image en noir et blanc, tu verras qu’elle a encore plus de force, car la présence de l’oiseau intrigue et la composition prend alors tout son sens.

    Posté par Gerard | avril 19, 2011, 17:19
  4. J’abonde dans le sens de Laurent !
    Ce genre de billet est le bienvenue, car la discussion est amorcée, et il devient plus facile d’ajouter des commentaires que de partir « d’une feuille blanche »…

    Personnellement, je n’arrive pas à « voir » en N&B ; j’admire donc Gérard et trouve (après coup) sa remarque très intéressante.
    Là encore, voilà un gros intérêt du numérique et surtout des viseurs électroniques : avoir la possibilité de capturer toutes les informations via le RAW, et afficher une image N&B dans le viseur :-)

    Concernant cette image, j’ai d’abord été très intrigué par celle présente sur la page d’accueil car elle n’a pas la même orientation : je la préfère à l’originale car je la trouve plus dynamique, moins « idée noire » (dans le sens « triste » avec l’oiseau qui plonge vers le sol).
    Ce « simple » changement fait raconter une toute autre histoire à cette image…

    J’ai tendance à attendre qu’il se passe quelque chose avant de déclencher devant une scène trop statique ; ça dynamise beaucoup !
    Quelques exemples ici :

    Passage d’un cycliste
    http://cboudier.free.fr/displayimage.php?album=24&pid=205#top_display_media

    Petit avion tout en haut
    http://cboudier.free.fr/displayimage.php?album=7&pid=77#top_display_media

    Pour cette dernière image, l’avion en vol peut sembler minuscule, mais pour avoir vu un tirage A4 sans (raté car sans la partie haute), je peux affirmer que ça fait une énorme différence !

    Pour l’aspect opposition structuré/déstructuré, c’est ce que j’ai tenté de faire ici, mais quand je l’ai expliqué, ça n’a pas fait l’unanimité… :
    http://cboudier.free.fr/displayimage.php?album=7&pid=78#top_display_media

    Posté par Christophe (un autre) | avril 19, 2011, 19:21
  5. Personnellement il m’arrive souvent d’hésiter à déclencher lorsque je suis devant un sujet banal, justement. Et j’en oublie aussitôt d’en faire le tour pour trouver un point de vue qui le sauverait de cette « médiocrité ».

    Merci donc pour cet article éclairant dont j’apprécie également beaucoup le concept!

    PS : petite faute dans le titre : « Et venant de nulle part… »

    Posté par Nic&for | avril 20, 2011, 12:57
  6. Francis, effectivement, ce que je souhaitais souligner, c’est que s’intéresser à un sujet qui ne donnera sans doute pas, en lui-même, une bonne photo, peut sembler idiot mais est très porteur car la situation recèle souvent des opportunités insoupçonnées ! Parfois, il peut « se passer quelque chose », comme ici, mais d’autre fois, c’est juste l’évolution de notre idée qui va donner quelque chose d’intéressant comme le fait de changer de point de vue que reprend Nic&for, ou la découverte d’un élément du décor que l’on n’avait pas remarqué et qui va enrichir l’image etc.
    Je trouve qu’il est vraiment dommage, par contre, d’opposer soin à la composition et déclenchement spontané ! Pourquoi l’un empêcherait-il l’autre ? Plus on se penche de manière pointue sur la composition et plus on acquiert des automatismes qui nous permettent de juger instinctivement de la manière dont les éléments de l’image s’équilibrent, de la dynamique créée par les lignes de fort ou de l’impact que va perdre l’image si on y inclut tel ou tel élément. C’est justement en étant soigneux sur ses compositions que l’on réussira de mieux en mieux ses déclenchements spontanés ! Travailler également sa réceptivité à l’environnement, son anticipation est tout aussi important car cela permet de rendre plus vivantes nos photos soigneusement composées. Réceptivité et composition sont deux des clés qui nous permettent de faire de bonnes images : il serait dommage de renoncer à l’une lorsqu’on utilise l’autre car c’est en les combinant qu’on fait les meilleures images !!

    Laurent, merci ! Ravie que ce décryptage de l’image et ce récit des conditions de prise de vue soient vraiment utiles ! :)

    Gérard, je ne peux pas te laisser dire que « le seul intérêt de la photo, c’est l’oiseau » car sinon cela signifierait qu’une simple photo de ciel avec un oiseau dessus est une bonne photo !! C’est la combinaison de différents éléments qui fait une bonne image, rarement un seul… C’est vrai que sans l’oiseau, l’image aurait été désespérément vide et elle serait restée à se morfondre sur mon disque dur plutôt qu’à être montrée ici. Mais l’oiseau seul n’aurait pas eu plus d’intérêt !
    L’idée du noir et blanc est très bonne, par contre, car elle peut rendre la photo un peu moins « cul-cul-la-praline-youpi-c’est-le-printemps », par contre, elle pose la question de la densité du bleu… En numérique, une photo en noir et blanc n’est pas simplement une photos désaturée. Il est possible de choisir la densité du gris qui remplacera chaque couleur, un peu comme lorsque les photographes utilisaient des filtres colorés en argentique. Ce qui n’est pas évident avec cette image, c’est que le bleu intense en couleur se transforme en un gris un peu « batard » en monochrome
    Problème : la photo présente un sujet clair (les fleurs blanches) et un sujet sombre (l’oiseau), ainsi si l’on utilise un gris plus foncé ou plus clair pour obtenir un contraste plus franc, on privilégie l’un aux dépends de l’autre, comme le montrent les photos ci-dessous (elles peuvent être agrandies en cliquant). La version de gauche correspond à une simple désaturation ; les deux autres versions montrent ce que cela donne avec un gris plus foncé ou plus clair.

    Personnellement, j’avoue que mon coeur balance car j’aime assez les photos à dominante sombre, qui sont plus de présence, souvent (un ciel sombre apporte un côté dramatique assez porteur), mais le fond clair met mieux en valeur le graphisme de l’image (fils et oiseau).

    Christophe, c’est vrai qu’une fois la discussion amorcée, l’analyse lancée, je comprends qu’il soit plus facile pour vous de réagir. C’est, pour moi, bon à savoir !
    La « version » de la page d’accueil correspond à l’image pivotée car certaines photos, comme celle-ci, ne permettent pas un recadrage horizontal facile ! C’est vrai qu’une orientation change tout… Nous en avions pas mal parlé aussi dans les commentaires de cette photo d’ombre.

    Nic&for, je suis vraiment ravie que cet article soit « éclairant » ! J’aime aussi vous faire partager les coulisses de mes images.
    Et grand merci pour la correction orthographique !!

    Posté par Anne-Laure Jacquart | avril 21, 2011, 12:19
  7. Je me sens obligé de te répondre, Anne Laure, j’ai voulu dire que, pour moi, l’oiseau est le pivot central (quoique déporté!!!) de cette image.Il suffit de le masquer d’un doigt et l’image est désespérément vide!Donc je persiste et signe, sans lui pas de photo…intéressante.
    En ce qui concerne le noir et blanc, si tu analyses ta photo couleur, tu constate qu’il y a peu de couleurs différentes: le bleu en majorité et le noir et le blanc avec un tout petit peu de rose dans l’arbre, c’est tout.D’où mon idée du noir et blanc qui permet d’apporter une touche personnelle (renforcement du contraste= référence à Hitchcock par exemple)Comme quoi une fois de plus, la magie de la photo opère et chacun l’interprete comme il veut.Finalement, je l’aime beaucoup cette photo!
    amicalement,
    Gérard

    Posté par Gerard | avril 21, 2011, 14:08
  8. L’oiseau est le point fort de l’image, effectivement, ce que tu appelles le « pivot central ». Mais je persiste aussi : sans le reste de l’image, pas de photo intéressante non plus !! ;)

    Le fait qu’il y ait peu de couleurs n’est pas vraiment un argument pour le noir et blanc. D’ailleurs, ici, on a quand même un beau ciel bleu bien vif qui donne un bon impact à la photo… j’ai déjà fait des photos bien moins colorées que cela !!
    Mais on peut avoir envie, parfois, de faire de la photo couleur avec une seule couleur, ou des tons pastels etc. Plusieurs couleurs vives ne sont pas une condition sine qua non, loin de là, pour faire de la photo couleur.
    En NB, au contraire, c’est plutôt la lumière qui mène la danse, les différences de densités. Ici, le problème de la densité du ciel ne rend pas évident le passage en noir et blanc. Il serait intéressant d’avoir d’autres avis mais, pour moi, le noir et blanc ne s’impose pas, ici.

    Ravie que cette photo te plaise, voire te plaise de plus en plus, j’ai l’impression ! ;)

    Posté par Anne-Laure Jacquart | avril 21, 2011, 23:58
  9. Loin de moi d’opposer composition et spontanéïté.
    Je voulais seulement souligner qu’il est, à mon sens, indispensable de travailler la composition pour réussir des photos spontanées, point sur lequel nons semblons d’accord !
    On voit trop aujourd’hui de « jeunes » ou « nouveaux » photographes qui mitraillent (grâce au numérique) sans trop se casser la tête sur la composition, en espérant seulement que du lot sortira une belle photo, ce qui est toujours possible !

    Posté par Francis Goussard | avril 22, 2011, 9:13

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