Rencontres et inspiration

Rencontre avec Patrick Taberna, photographe


C’est avec grand plaisir et pas mal de fierté, je dois bien l’avouer, que je vous propose aujourd’hui une nouvelle « rencontre ». Nous avons aujourd’hui RDV avec le photographe Patrick Taberna.

Sans nous la jouer « curiculum vitae », il est important de souligner qu’entre autres distinctions, Patrick Taberna a remporté le prestigieux prix HSBC pour la photographie avec sa série « Au fil des jours » et est représenté par la galerie Camera Obscura, aux côté de Sarah Moon, Michael Kenna, Bernard Plossu et Marc Riboud entre autres.

Patrick Taberna a un style très particulier de cadrage et de gestions des ambiances. Le flou est très présent dans ses images, qu’il soit de mouvement ou de profondeur de champ. L’humain est souvent montré de manière parcellaire, ce qui crée une atmosphère assez mystérieuse et donne l’impression de visions de détails, en plans larges.
Bien qu’il réalise une grande partie de ses images durant ses déplacements en famille, elles ne ressemblent pas aux nôtres, prises dans les mêmes conditions. Ses photographies semblent exprimer des sentiments assez forts et cacher quelques sous-entendus. L’enfance y tient une grande place sans pour autant que l’on y trouve de la naïveté.
Carrées, en couleur mais souvent en demi-teintes, aux atmosphères marquées, émotives, les images de Patrick Taberna ont quelque chose d’impalpable qui ne laisse pas indifférent.


Plutôt que de répondre à mes questions une par une, en mode interview, Patrick a préféré nous présenter par un texte son travail photographique et sa manière d’aborder la photographie.

J’ai mis, personnellement, quelques années à apprivoiser les images de Patrick Taberna, qui m’attiraient tout en me posant question. Je vous invite à revenir plusieurs fois consulter ce post ainsi que le site de Patrick pour vous imprégner de son travail et mieux l’intégrer petit à petit. Je suis convaincue que les images de Patrick Taberna ont quelque chose à apprendre à chacun de nous et sont une porte ouverte vers une autre photographie.

Entrons dans le vif du sujet !

Diptyque photographique de Patrick Taberna :


« Une chose est sûre: mes photos ne font pas l’unanimité. En effet, malgré l’histoire de la photographie et la liberté formelle qu’ont apportée d’illustres prédécesseurs (je pense en particulier à Robert Frank, Bernard Plossu, William Klein, Boris Mikhailov, point de vue tout à fait personnel et liste non exhaustive), certaines personnes ne « rentrent » pas dans une photographie, bloquées par l’équation : « flou=photo ratée ». Il est vrai que ce message est matraqué à longueur de publicité par les fabricants d’appareils photographiques.
Mais ces marchands de technologie oublient que la vraie beauté n’est pas affaire de canons mais bien plutôt affaire de sensibilité, de subtilité et bien sûr de subjectivité.

Pourtant, j’ai longtemps été influencé moi aussi, par le message : plus performant est l’appareil, meilleures seront les photos. C’est ainsi que je me suis retrouvé à voyager (après avoir cassé ma tirelire) avec un Leica M6 et sa cohorte de superbes summicrons. Premiers développements, premières constatations :
- Ce n’est pas parce qu’une photographie est bien piquée qu’elle est réussie (un peu déçu quand même vu l’investissement financier)
- Ce n’est pas non plus parce qu’une photo est floue et mal cadrée qu’elle est réussie

D’où cette question : il se passe quelque chose en dehors de la technique, mais quoi ?
C’est à cette question qu’aujourd’hui encore j’essaie de répondre. »


« Dans ma quête de réponse, ma rencontre avec certaines oeuvres a été déterminante.
Au cinéma « Stranger than Paradise » de Jim Jarmush, Tom Waits et Arno pour la musique, Robert Frank, Bernard Plossu pour la photographie, Jacques Lacarrière et Nicolas Bouvier pour la littérature.
Elles m’ont amené à réfléchir: un film à petits moyens qui me parle beaucoup plus qu’une parfaite machine Hollywoodienne, des livres développant une philosophie de la légèreté, du dépouillement…

A cette époque moi qui voyageais avec deux boitiers, de multiples objectifs, un gros trépied, des pellicules noir et blanc et couleur, je me suis trouvé un peu « balourd ». Cette prise de conscience m’a poussé à me débarrasser des scories, pour reprendre un terme cher à Nicolas Bouvier.
Les voyages suivants se firent en compagnie d’un polaroid, sx 70 qui m’a porté vers la couleur et le format carré que je n’avais jamais pratiqué. Cet abandon du format 24×36 et ses doubles prises de vues, horizontale puis verticale au profit d’un seul clic dans un carré, a considérablement allégé mes choix.

Peu après, à la veille d’un départ vers les Etats Unis, un ami me conseilla l’achat d’un Lubitel, vendu alors à moins de 100 francs, un appareil qui devait me plaire d’après lui. Il ne croyait pas si bien dire car ce fut le début d’une longue association. Un seul objectif, choix du diaphragme et de la vitesse, bref une simplicité technique qui laisse une place au hasard et apporte quelques vraies surprises au développement. Pour user d’une métaphore musicale, je dirais que techniquement, j’avais définitivement quitté Céline Dion pour me rapprocher de Tom Waits.

Le lubitel devint mon compagnon de voyage. Léger et peu encombrant, je peux le tenir à bout de bras et récolter ma moisson d’images en rêvant davantage les photographies qu’en les maîtrisant. Il s’intègre bien dans ma vie, sans s’imposer. Quand je suis sur la route, je suis un voyageur avant d’être un photographe.

Ma façon de travailler est simple. Un billet aller/retour pour moi et mes proches vers une destination plus ou moins lointaine, une bonne provision de bobines couleur 120 et mon Lubitel.
Ensuite, je me laisse porter, les yeux grands ouverts sur ce qui se passe autour de moi. Un objet, une attitude, un paysage, qu’importe. Je m’imagine des histoires dont je tente de capter quelques bribes en images. Les jours sombres durant lesquels je n’ai aucune imagination, pas d’images.
Sur le plan technique, aucun souci, je ne m’interdis rien. Pas assez de lumière, un cadrage aléatoire, en marchant, en roulant, j’amasse mes photographies.
Mon moteur : ma capacité à me raconter des histoires tout en regardant le dépoli. Mon regard s’attache à des objets, des paysages, un geste, une attitude sur le vif ou mise en scène. »


« Je considère chacune de mes images comme ouverte. Les flous, les cadrages tronqués sont là sur certaines photographies pour laisser le spectateur imaginer le reste.
Chaque image est un petit monde en expansion dont je montre le centre, le reste étant fonction de l’imaginaire de chaque spectateur. Je laisse le regardeur libre de son interprétation. Il se ré-approprie mes images et se raconte sa propre histoire : je ne suis qu’un passeur. »


« A mon retour sur Paris, j’effectue une première sélection. Je mets ensuite les planches contacts dans une boite que j’oublie quelques semaines.
Ensuite, j’ouvre les boîtes et je retravaille cette sélection. J’élimine déjà quelques images. Vient le temps des tirages de lectures que je mets dans d’autres boîtes pour les oublier. Par ce processus d’oubli et de redécouverte, je tente d’aborder à chaque fois mon travail avec un oeil neuf ce qui permet de faire le tri.

Ensuite, si je n’ai pas beaucoup prêté attention à la technique jusque là, c’est une toute autre histoire au moment du tirage. Dans cette phase, je veux produire une photographie que je souhaite la plus parfaite possible. Je valide les tirages un à un avec Didier Brousse qui me donne son avis amical mais sans concession. C’est une étape importante dans la construction d’une série. »

Diptyque photographique de Patrick Taberna :

« Sur la nouvelle série que je suis en train d’élaborer, j’ai pris des images pendant 6 ans.

De ces 6 années, j’ai fait une première sélection de 400 images, que j’ai ramenée à 100 puis aux alentours de 50. Il faut éliminer jusqu’à atteindre le coeur.
Les tirages sont en cours, ils détermineront l’appartenance ou non de chaque photographie à la série.
Quand j’ai une image qui marche unitairement, elle peut ne pas s’intégrer à la série.

C’est une alchimie subtile car les images doivent se répondre les unes les autres et former un ensemble cohérent.
Mon processus de création est long car soumis à la réflexion et ouvert aux discussions; j’essaie toujours d’éviter la précipitation.


Je voudrais terminer en disant qu’il n’y a rien de dogmatique dans mon approche photographique, dans ma façon de travailler. C’est une démarche personnelle construite au fil du temps, en prenant les leçons des succès et des échecs que j’ai pu vivre. Ce n’est pas une démarche exemplaire mais adaptée à ma façon de vivre.

Mes goûts en photographie évoluent aussi en fonction des rencontres, des travaux que je peux découvrir et qui nourrissent mon imaginaire (Yamamoto Masao, Elina Brotherus, Luis Gonzales Palma, Gilbert Garcin, Denis Dailleux, Claudine Doury, Paolo Ventura, Andy Goldsworthy, Nick Waplington, Elger Esser, Loretta Lux, Mohamed Bourouissa, Pieter Hugo, Philippe Herbet, Sze Tsung Leong, Christopher Taylor, Laurent Millet, Didier Massard, Loan Nguyen, Ingar Krauss, Clark et Pougnaud, Erwin Olaf …pour ne se limiter qu’à la photographie), et tant que je ne suis pas mort, je suis encore susceptible de changer ma façon de travailler, de voir les choses. »

Diptyque photographique de Patrick Taberna :


Un grand merci à Patrick Taberna pour sa disponibilité et le partage de son expérience et de sa sensibilité photographique.
A très bientôt pour la découverte de sa nouvelle série photographique « A contretemps » (titre temporaire), présentée en 2011 à la galerie Camera Obscura !

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Discussion

15 commentaires pour “Rencontre avec Patrick Taberna, photographe”

  1. C’est une découverte heureuse pour moi; j’apprécie énormément le travail de ce photographe, ainsi que sa philosophie; j’adhère totalement à ses « oeuvres déterminantes », de Jarmush à Bouvier. Je pense aussi que la démarche du photographe est primordiale sur la technique, qui doit rester au service du créateur et non pas l’emprisonner dans des carcans technologiques.
    Merci Anne-Laure pour ce partage.

    Posté par Francis Goussard | octobre 7, 2010, 9:55
  2. Pour moi aussi, c’est une très belle découverte. Des images qui me touchent beaucoup, qui interpellent, et une démarche énoncée avec beaucoup de clarté et de poésie. Un véritable enrichissement autant dans la réflexion photographique que dans la contemplation artistique.
    Merci pour ce partage.

    Posté par Cathy B | octobre 7, 2010, 11:07
  3. « Chaque image est un petit monde en expansion dont je montre le centre, le reste étant fonction de l’imaginaire de chaque spectateur. Je laisse le regardeur libre de son interprétation. Il se ré-approprie mes images et se raconte sa propre histoire : je ne suis qu’un passeur. »

    Voilà qui me donne vraiment à réfléchir ! Donner l’occasion au « regardeur » d’être le sujet de la photo. Ah ! Ca me plait vraiment ça !

    Je reviendrai, c’est sûr ! Un très très grand merci à vous deux.

    Posté par laurence | octobre 7, 2010, 11:35
  4. Encore une fois un article intéressant à tous points de vue.
    Je découvre P.Taberna et j’avoue que ce que je viens de lire et de voir pique ma curiosité et triture ma réflexion.

    Posté par ronan | octobre 7, 2010, 15:09
  5. Cette démarche de créer une image en pensant au futur spectateur m’interpelle beaucoup. Article passionnant.
    Merci Anne-Laure pour cette découverte.

    Posté par Le Roy Philippe | octobre 7, 2010, 17:16
  6. Merci pour ce partage et cette vision du monde

    Posté par loqman | octobre 7, 2010, 19:44
  7. Un véritable univers en quelques images. Merci pour cette découverte précieuse Anne-Laure. :-)

    Posté par Anne | octobre 7, 2010, 22:55
  8. Passionnant.

    Posté par Lark | octobre 8, 2010, 2:19
  9. Patrick Taberna est surement le photographe Français qui me touche le plus, il fait mouche a chaque fois, de l’émotion pure.

    Posté par Alain Etchepare | octobre 8, 2010, 7:46
  10. J’ai pris le temps de déguster cet article en savourant un thé et en prenant des notes car les propos de ton invité sont riches et inspirants. J’aime son approche de la photo nourrie de ses expériences de vie et de culture, son idée de dépouillement tant de l’image que du matos. Le photographe, passeur d’image et catalyseur d’histoires, voila un concept auquel j’adhère pleinement. Une démarche artistique et intellectuelle qui me séduit d’autant plus qu’elle n’est pas figée. Oui, vraiment, je vais relire cet article pour m’en imprégner. Merci Anne-Laure !

    Posté par spiruline | octobre 8, 2010, 12:26
  11. Un grand merci à tous pour vos réactions face aux images et à l’approche de ce grand photographe !
    je suis vraiment ravie d’avoir pu faire découvrir à ceux d’entre vous qui ne les connaissaient pas ces images qui semble à la fois anodines et fortes et qui, je trouve, nous font passer à jamais l’envie de faire de la carte postale !!

    N’hésitez pas à continuer à nous faire part de vos réflexions sur ces images et cette démarche… à partager la manière dont tout cela vous est resté en tête et influera, peut-être, sur vos images de ces prochains jours.

    Un très bon dimanche à tous !
    Anne-Laure

    Posté par Anne-Laure Jacquart | octobre 10, 2010, 14:35
  12. Merci beaucoup pour ce texte. Patrick Taberna est un photographe essentiel pour moi. Ces images me touchent et m’émeuvent profondément. Il a eu et a toujours une influence importante sur ma pratique, en me décomplexant, en m’aidant à libérer ma créativité de mes carcans et interdits mentaux. Son discours sur la primauté de l’émotion sur la technique est à lire et relire sans modération.

    Posté par Sylvain | octobre 11, 2010, 13:39
  13. Tres interessant, je ne connaissais pas ce monsieur.
    Au fait Anne-Laure, fais-tu parfois de l’argentique ?

    Posté par Marc-O | octobre 13, 2010, 12:35
  14. [...] This post was Twitted by hoveeto [...]

    Posté par Twitted by hoveeto | octobre 14, 2010, 11:22
  15. Merci de la découverte !
    Ses séries sont superbe .

    Posté par Alain | avril 27, 2013, 14:53

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