Rencontres et inspiration

Rencontre avec Alain Etchepare (Ambiances en noir et blanc)

J’ai le grand plaisir d’accueillir aujourd’hui sur « Au Présent du Subjectif », Alain Etchepare, photographe créateur d’ambiances en noir et blanc de haute voltige !

Entrons dans le vif du sujet directement en images avec cette sélection de quatre photos très évocatrices, je trouve, des quatre éléments. Elles me semblent une bonne entrée en matière dans le style d’Alain, qui a une manière toute particulière de sublimer la nature en exploitant, en particulier, la matière.

Les images d’Alain Etchepare se caractérisent par des choix esthétiques très forts sur des sujets plutôt simples. Format carré, noir et blanc, traitement contrasté, poses lentes, parfois, ou gros plans… j’ai demandé à Alain de revenir sur cette démarche photographique qui nous emmène bien bien loin de la carte postale… Rencontre.

Le risque, quand on photographie des lieux, c’est de faire de la carte postale. Qu’est-ce qui fait que tes images ont l’air aux antipodes de la photo touristique ? Le carré, le monochrome… et puis ?…

Généralement, la photo de « carte postale » se doit d’être fidèle à ce qu’elle représente. Elle tente de provoquer le désir de découverte, de représenter un lieu, de partager un souvenir ou une certaine beauté.
En ce qui me concerne, je ne réponds à aucune de ces motivations. Souvent, le lieu où je me trouve n’a absolument aucune incidence sur ce que vais y photographier, et ce que je vais y photographier pourrait se situer n’importe où.
Ou alors, si le lieu est important à mes yeux, c’est par ce qu’il représente à travers l’imaginaire de chacun et non par ce qu’il est uniquement en apparence.
Et puis, tout simplement, le noir et blanc permet très facilement de se détacher du réalisme habituel à l’image de carte postale.

 

Tes images sont expressives, elles ont de vraies ambiances. Quels types de sujets sont, selon toi, les plus propices aux ambiances ?

Je crois que tous les sujets sont propices aux ambiances, mais nous n’avons pas forcément la sensibilité nécessaire pour interpréter, créer ou reproduire n’importe lequel.
Pour ma part, les sujets où il y a un rapport au temps, passé ou à venir, sont ceux qui m’interpellent le plus.
Je me suis également intéressé aux grands espaces d’eau qui permettent facilement de recréer de fortes ambiances, oniriques ou poétiques, mais je m’en détache de plus en plus aujourd’hui car je ne m’y retrouve plus, j’ai besoin de matériaux plus proches de l’humain que les simples éléments naturels.

 

Que recherches-tu particulièrement lors de tes balades photographiques ?

Il y a les images que je fais sans aucune préméditation, lors de balades, voyages, ou simplement avec le désir de sortir faire des images.
Il y a une grande part de spontanéité dans ces images là et il n’est pas rare que je soit incapable de « revoir » ce que j’avais « vu » en revenant sur un lieu photographié. Je me laisse complètement aller à une sorte de contemplation « active », ce que je vois est alors très influencé par mon humeur.

Et puis il y a les sujets que j’ai envie de travailler à plus ou moins long terme.

Dans ce cas, toutes mes sorties sont préparées, en me documentant si nécessaire, en repérant les lieux quand c’est possible pour chercher le meilleur cadrage et trouver le meilleur moment, et en essayant d’anticiper les meilleures conditions météo possibles.
Dans ce cas là, ma manière d’observer ce qui m’entoure est très différente, la notion de sujet prend le dessus et toutes les prises de vues doivent le servir, il n’y a presque plus de spontanéité.

Quels sont tes trucs de prise de vue pour créer de telles ambiances ? Comment utilises-tu ton oeil et ton appareil pour faire ces images ?

Je cherche plus naturellement des conditions météo assez éloignées de la belle journée d’été, mes images étant souvent mélancoliques, voir dramatiques. La pluie va donner une texture très particulière à des choses habituellement ternes.
Les mouvements naturels de l’eau ou générés par le vent favorisent aussi les ambiances, on peut en jouer avec des temps de pose plus ou moins longs.
Je cherche ensuite à faire des compositions qui vont favoriser la narration. Il ne faut pas avoir peur d’oublier les règles habituelles de cadrage. L’important n’est plus le graphisme mais la communication entre les éléments qui composent l’image, c’est ce qui doit « guider » l’imagination du spectateur.


Tu photographies au format carré. Pourquoi cette préférence pour ce format ? As-tu un matériel qui te permet de cadrer directement en carré ? Lequel ?

J’ai en effet une forte préférence pour le carré car, outre le fait que c’est un format avec lequel je suis très à l’aise, il permet de mieux concentrer le regard du spectateur et l’aide à laisser aller son imaginaire. Cela dit, si j’estime qu’une composition passe mieux dans un autre format je n’hésite pas à déroger à cette règle.
Actuellement, j’utilise principalement un Holga et un mamiya 6 MF, bien que pour certains de mes projets j’utilise une chambre 4×5 en sténopé, ou encore un Canon 5D pour le numérique. J’ai donc beaucoup plus d’affinités avec l’argentique qui correspond beaucoup mieux à ma démarche photographique.
Le seul appareil qui me suit partout est le Holga, j’affectionne particulièrement ce « jouet » car c’est celui qui me permet le plus facilement de retranscrire les choses que je vois et qui me touchent. Le fait de se libérer des possibilités techniques du matériel aide à aborder le sujet avec beaucoup plus de spontanéité, de sincérité et de naturel.


Et la retouche ? Est-ce une étape technique, créative ? Comment fais-tu pour accentuer l’atmosphère de tes clichés ?

Oui, c’est une étape créative, et on n’a pas attendu le numérique pour ça, contrairement à ce que laisseraient entendre certains spécialistes de la polémique. ça s’est toujours fait, surtout en noir et blanc.

Pour ma part, le travail de retouche se limite à travailler la tonalité et le contraste de mes images jusqu’à obtenir ce que j’imaginais à la prise de vue, et quelquefois une amélioration ponctuelle de la répartition de la lumière, souvent pour donner plus de profondeur à l’image.
Généralement, cela passe par l’accentuation des textures, l’assombrissement d’un ciel, l’éclaircissement d’une partie à mettre en évidence.

Je m’interdis toute autre type de retouche, comme la suppression d’éléments indésirables, non pas par éthique mais simplement car je ne trouverais plus mon compte dans le processus photographique. C’est pour la même raison que je reviens aujourd’hui vers la chambre noire que j’avais délaissée faute de temps, je ressens à nouveau le besoin « physique » d’intervenir tout au long du processus.

Tes images sont sans humain. Es-tu fâché avec tes congénères ?! Comment fais-tu pour réaliser des images sans présence humaine mais qui ne semblent pas vides ?

Même si on peut me qualifier de quelqu’un plutôt solitaire, je ne suis pas du tout fâché avec mes congénères (enfin pas avec tous… sourire).
Mes images ont toujours un rapport à l’humain, et si il n’y est pas directement visible il y est toujours évoqué, soit par les traces qu’il a laissé, soit par mon regard, qui me positionne comme un acteur de l’image et non comme un spectateur.
Dans ce domaine on trouve des avis très différents, certaines personnes n’arrivent pas à voir le moindre soupçon de vie dans mes images, d’autres ressentent fortement son évocation.

Je crois que, pour certains, il est difficile de simplement concevoir la photographie sans représentation humaine directe, alors que c’est parfaitement assimilé dans d’autres pratiques artistiques.
Comme si une image n’était qu’un objet documentaire dans lequel on s’interdit de rentrer. C’est un peu dommage…

J’ai des projets à venir ou l’humain sera directement représenté, mais ce sont des séries qui méritent encore plus de réflexion avant de passer à l’acte…

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui souhaiterais saisir à sa manière des ambiances en noir et blanc ?

La première chose pour moi est de vraiment laisser aller son imagination là où elle veut aller, se laisser guider par ses sensations, c’est vraiment le plus important.
Puis apprendre à voir en noir et blanc, comprendre comment les couleurs seront interprétées, cela peut prendre du temps mais c’est un vrai gros atout. Et je pense qu’il est très important de rapidement apprendre à se projeter dès la prise de vue sur ce qu’il va être possible de faire ressentir avec son image, de visualiser le rendu final à donner à la scène.

Pour finir, pourrais-tu choisir trois de tes images et nous raconter comment tu les as faites, comment as-tu trouvé et interprété le sujet, pourquoi tu as réalisé tel cadrage ou telle retouche ?

Comme je le disais plus haut, quand je travaille sur une série, ma priorité est que chaque image serve cette série pour donner une ambiance globale, il n’est alors pas impératif que toutes les images fonctionnent toute seules. Mais il est quand même nécessaire d’en avoir quelques unes pour que la série ne semble pas trop « plate ».

Pour cette image issue de la « La grande ville », cela va encore au-delà, car j’avais une idée bien précise de l’image maîtresse que je souhaitais pour présenter ce travail. J’avais besoin de trouver un endroit ou je puisse faire ressentir une certaine oppression, une fracture entre le spectateur et une vision symbolique de la ville dans ce qu’elle peut avoir de plus austère.
Je cherchais donc une espèce de totem inquiétant et inaccessible, un bâtiment isolé posé sur un piédestal. Il n’est pas si facile que ça de trouver des bâtiments vraiment isolés, et, quand on en trouve un, il faut encore très sérieusement fouiller le quartier avant de tomber sur un angle qui corresponde à l’ambiance à donner.
J’avais repéré ce bâtiment, qui est un hôpital en plein centre ville d’Ankara en Turquie, mais j’ai mis pas mal de temps avant de trouver l’angle idéal, il a fallu que j’entre dans l’enceinte d’une université et que je tombe sur un amphithéâtre de plein air qui donnait sous l’hôpital. Une fois repéré, j’y suis revenu deux autres fois pour trouver la lumière qui me plaisait, soit, comme souvent, un jour sombre et pluvieux. Pas grand chose à dire techniquement, la vue étant faite au holga, j’ai ensuite juste renforcé le vignetage naturel de cet appareil.

 

 

Cette image, prise dans ma ville natale, m’a demandé beaucoup de patience. Je connaissais cette composition depuis très longtemps car je l’avais déjà faite, en couleurs, et dans une optique professionnelle d’illustration sur la ville de Biarritz.
Quand j’ai commencé en 2006 à travailler sur une vision beaucoup plus personnelle de la ville (alors que je la quittais pour vivre ailleurs…), j’avais une idée bien précise de l’ambiance à donner à cet endroit.
Je savais que la lumière matinale ne collait pas, trop terne à cet endroit situé à l’ouest, et la lumière du couchant était la plupart du temps trop violente pour donner la douceur (mais pas trop) que je souhaitais. J’y suis donc passé de nombreuses fois avec des conditions météo différentes, jusqu’à un soir où le soleil près du couchant laissait passer une lumière filtrée par la pluie et où les nuages qui n’encombraient pas trop l’horizon.
La lumière était parfaite, je connaissais l’angle de vue idéal, techniquement je voulais une pose longue afin de donner une ambiance onirique à la scène, ne restait plus qu’à poser le trépied d’une main, l’autre tenant le parapluie. La pose longue à un autre intérêt quand on photographie de la pierre, c’est que l’on sublime sa texture, et, couplé à cette lumière et à la pluie, le rendu est vraiment superbe.

 

 

Avec cette image du château d’Aguilar, on peut parler d’une très bonne surprise.
Quand je me suis rendu dans cette région pour travailler sur la mémoire cathare, je n’avais qu’une dizaine de jours devant moi. Je souhaitais une météo la plus nuageuse possible et j’avais plus que jamais besoin d’ambiance dramatique à donner à mes images. Globalement j’ai eu beaucoup de chance car je n’ai que très peu vu le soleil…
Le jour où j’ai pris cette image, j’étais par contre persuadé que la lumière serait mauvaise toute la journée, soleil voilé et grandes éclaircies. Je me décidais tout de même à partir en repérage.
De retour au parking après être monté à pied et avoir fait le tour de ces belles ruines, un début d’éclaircie a laissé apparaître au dessus du château des volutes nuageuses fantomatiques. Je me suis alors dépêché de trouver un angle de vue intéressant en me rendant dans des vignes proches. M’est alors venue l’idée d’utiliser l’aspect brulé des ceps de vigne en hiver, qui, couplé avec les ruines du château et ce fantôme de fumée, résumait parfaitement ce qu’a été le drame Cathare. La prise de vue au ras du sol et un fort contraste ont fini de donner la dimension souhaitée à l’image.

 

 

Vraiment un grand merci à Alain Etchepare de s’être prêté au jeu de l’interview et de nous avoir fait partager les coulisses de ses prises de vue.
N’hésitez pas à visiter son site internet pour vous nourrir encore davantage de ses images !

Toutes les images sont bien entendu (c) Alain Etchepare.

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Discussion

10 commentaires pour “Rencontre avec Alain Etchepare (Ambiances en noir et blanc)”

  1. Merci de m’avoir fait découvrir ce photographe génial.il me fait pensé au cinéma expressionniste allemand de la fin de la première guerre mondial jusqu’aux début du nazisme.Surtout a Murnau.

    Posté par orépuk | février 17, 2011, 19:55
  2. Je suis agréablement surpris de retrouver ici les photos d’ Alain Etchepar, dont j’avais apprécié le travail exposé lors de la 4ème foire de photographie contemporaine à Paris, l’an dernier.
    Il produit un travail d’auteur de grande qualité, avec une vision photographique personnelle et originale.

    (http://mesphotosperegrines.over-blog.org/article-4eme-foire-de-photographie-contemporaine-53243718.html)

    Anne-Laure, cette idée de « rencontre » avec un photographe est vraiment intéressante. C’est dans la continuité de ton travail de vulgarisation : regarder le travail des autres est également formateur !

    Posté par Francis Goussard | février 18, 2011, 15:17
  3. Je suis véritablement époustouflé par ces images. Ça ne m’étonne pas de les retrouver ici, car finalement, du noir et blanc contrasté, en format carré, des ambiances fortes… on en a déjà un peu l’habitude :)
    Concernant l’humain, j’ai du mal à le trouver dans ces images, mais je le trouve d’une autre façon, en m’y retrouvant moi-même. C’est peut-être ça qui fait leur force.

    En tout cas cette interview est très intéressante : j’y ai appris beaucoup de choses sur une vision de la photo (et du monde) qui me séduit beaucoup.

    Posté par Laurent Breillat | février 19, 2011, 19:31
  4. Merci à Orépuk, Francis et Laurent pour leurs commentaires ! On dirait qu’Alain en a intimidé pas mal d’entre vous ! ;)
    Il est vrai que l’expressivité de ces images laisse un peu sans voix…

    Orépuk, effectivement, l’ambiance palpable, assez lourde parfois, peut sembler assez proche…

    Francis, ce devrait être quelque chose de découvrir ces photos en tirages exposés !
    Il est très important de s’inspirer de l’univers d’autres photographes… et des bons ! On peut vite être influencé dans un sens ou un autre vers la banalité ou la créativité.

    Laurent, tu as bien raison d’être époustouflé ! Ces images sont très fortes ! Les miennes ont un style assez différent mais sont souvent caractérisées, effectivement, par le carré, le fort contraste… et parfois le noir et blanc !
    J’ai été très frappée, personnellement, par cette affirmation d’Alain :
    « Il y est toujours évoqué, soit par les traces qu’il a laissé, soit par mon regard, qui me positionne comme un acteur de l’image et non comme un spectateur. »
    Je ressens cela très fortement dans mes photos, moi qui ai du mal à montrer l’humain directement dans mes images mais qui ai tendance à faire des photos tout de même très « humaines » dans la démarche (ville, inscriptions, objets, silhouettes etc…).
    Je m’étais fait la réflexion pour l’une de mes photos en particulier, que l’humain, dans l’image, c’était le spectateur qui se trouve à la place du photographe…

    Posté par Anne-Laure Jacquart | février 21, 2011, 15:50
  5. Bonjour !

    Non, non, non, pas du tout intimidée mais admirative !!! J’arrive un peu après la « bataille », mais en toute sincérité, il se dégage effectivement une vraie force, une intensité qui m’émeuvent au plus haut point .

    Merci une fois encore de nous faire découvrir de tels talents !

    Posté par laurence | février 21, 2011, 16:19
  6. Travail impressionnant. L’interview nous dévoile bien l’univers particulier de l’artiste. C’est vrai que l’absence d’humain laisse une impression onirique sur l’ensemble de l’œuvre présentée. Le vignetage omniprésent et le traitement très contrasté accentuent cette atmosphère étrange.

    Pour ma part, je trouve que c’est une piste de travail à explorer même si de telles ambiances sont assez éloignées de mes penchants naturels. Il y a peut être une voie médiane à travailler.

    Merci pour la présentation du travail de cet auteur.

    Posté par François | février 21, 2011, 17:46
  7. J’ai un peu de retard…. Ces interview sont réellement passionnantes. J’apprécie tout particulièrement le fait de pouvoir découvrir la démarche intellectuelle de l’auteur. Et sans avoir lu les précédents commentaires, je me suis aussi fait la réflexion d’une certaine similitude de ces images avec les tiennes, la présence d’humain en moins.

    Posté par spiruline | février 22, 2011, 15:36
  8. Très beau travail sur le noir et blanc ! Félicitations ! Fred.

    Posté par Pilou | juillet 29, 2011, 17:25
  9. Just wonderful.

    Posté par James thornbrook | décembre 22, 2011, 4:34
  10. C’est d’une violente beauté.

    NowMadNow

    Posté par NowMadNow | avril 11, 2012, 6:49

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